

Salvador: l'angoisse des familles de prisonniers dont l'incarcération vient d'être prolongée
Ana Mercedes Garcia n'a quasiment aucune nouvelle de son fils en prison au Salvador depuis trois ans, accusé d'être membre de gangs. Elle l'assure innocent et ne sait pas quand elle le reverra.
La "guerre" lancée contre les gangs par le président Nayib Bukele s'appuie sur un régime d'exception permettant depuis 2022 des arrestations sans mandat.
Depuis, quelque 88.000 personnes ont été emprisonnées et le Parlement, à majorité gouvernementale, a prolongé mi-août leur détention dans l'attente d'organiser leur procès.
Si le taux d'homicides a drastiquement baissé dans le pays, des groupes de défense des droits humains dénoncent la détention de milliers d'innocents.
C'est ce que pense Ana Mercedes Garcia de son fils, Ricardo Ernesto Martinez, 31 ans, ouvrier dans le bâtiment. Arrêté le 10 mai 2022, il est toujours derrière les barreaux alors que les accusations contre lui ont été rejetées par le parquet.
Pendant longtemps, cette mère n'a eu aucune nouvelle de l'état de santé de son fils car les visites en prison ne sont pas autorisées et l'autorité pénitentiaire de délivre aucune information sur les détenus.
En mai, raconte-elle, la prison de La Esperanza lui a demandé d'acheter un jean et un t-shirt jaune pour son fils, car il était envoyé effectuer des travaux avec d'autres détenus.
"C'est injuste" qu'il reste en prison plus longtemps, déclare à l'AFP cette femme de 63 ans dans sa modeste maison de blocs argileux à Cuyultitan, près de San Salvador. Elle souligne qu'il n'a ni tatouages, ni antécédents judiciaires (la plupart des membres des groupes La Mara Salvatrucha ou Barrio 18 ont des tatouages scellant leur appartenance).
Ana Mercedes Garcia explique qu'en 2023, deux missives du ministère public réclamaient sa remise en liberté. Mais les autorités pénitentiaires n'ont pas respecté cet ordre.
Selon l'une de ces décisions lues par l'AFP, le parquet indique que Ricardo Ernesto Martínez doit être libéré faute de "preuves suffisantes pour engager des poursuites judiciaires".
- Libérer "les innocents" -
L'ONG salvadorienne de défense des droits humains Cristosal affirme que la prolongation de la période de détention est "irrationnelle et injustifiable", car incarcérer une personne pendant cinq ans sans procès "transforme la détention provisoire en une condamnation anticipée".
Le Salvador prévoit d'organiser environ 600 procès collectifs pour des dizaines de milliers de membres présumés de gangs, une justice expéditive qui angoisse les familles de détenus.
"Ils disent qu'ils vont les regrouper par groupes d'au moins 800, 900 et jusqu'à 1.200 (détenus). C'est grave car il est presque certain que dans ce type de procédure, beaucoup d'innocents seront condamnés", estime auprès de l'AFP l'avocat Félix Lopez.
Selon ce juriste, dont le fils de 27 ans est également derrière les barreaux depuis février, ces procès collectifs violent le principe de "l'individualisation" de la responsabilité pénale.
Juana Fuentes a vu son fils Nelson Antonio Fuentes, 23 ans, être arrêté en avril 2022 sur le chemin du travail pour la société étatique d'entretien de la voirie. Elle est restée sans nouvelle jusqu'en juillet 2025, lorsque Nelson est apparu dans une vidéo TikTok, travaillant à la reconstruction d'une école.
Il doit être jugé avec des détenus qu'il "ne connaît même pas", se lamente auprès de l'AFP cette femme de 54 ans, résidant dans un quartier périphérique modeste de la capitale.
"Je voudrais qu'ils enquêtent correctement sur chaque cas et (...) que celui qui mérite de payer, paie" et que ceux qui sont "innocents soient libérés".
R.Vargas--GBA